Comment la France plombe ses ventes de voitures électriques… sans même le vouloir
Le marché des voitures électriques en France est en pleine expansion. Pourtant, derrière la dynamique verte se cache un paradoxe : le système censé encourager l’électromobilité peut en réalité freiner son adoption. La faute à un mécanisme complexe : l’écoscore.
L’écoscore : quand le bonus écologique se transforme en casse-tête
Depuis 20 ans, la France a fait évoluer son bonus écologique, initialement simple, vers un système extrêmement complexe. Aujourd’hui, l’Ademe calcule le bonus et certains avantages en nature selon un indice appelé écoscore, introduit le 7 octobre 2023 et mis à jour pour sa dernière version le 30 juin 2025.
L’écoscore prend en compte :
-
la masse du véhicule
-
le lieu et le mode de fabrication
-
la provenance des matériaux
-
le transport jusqu’au marché
-
l’origine et la production des batteries
Chaque paramètre est converti en une note globale. Le score maximal est de 80 points, mais pour bénéficier du bonus écologique, il faut atteindre au moins 60.
Selon Athina Argyriou, présidente déléguée de la CSIAM (syndicat des importateurs d’automobiles et de motocycles) :
"Derrière l’affichage vertueux, ce dispositif introduit des biais méthodologiques et favorise artificiellement certains constructeurs."
L’écoscore et les avantages en nature : un vrai frein pour les flottes professionnelles
Le problème majeur ne réside pas seulement dans l’octroi du bonus mais dans son impact sur les avantages en nature pour les salariés. Depuis février 2025, seuls les véhicules bénéficiant d’un écoscore suffisant peuvent prétendre à des abattements fiscaux sur l’avantage en nature.
"Un véhicule électrique non écoscoré perd tout avantage et bascule sur le régime des véhicules thermiques", explique Ford France.
"Le coût pour le salarié peut tripler sur certains modèles, freinant directement l’électrification des flottes."
Le poids : un critère qui pénalise les voitures plus grandes
Porsche France dénonce également le biais lié au poids des véhicules :
"L’écoscore favorise les petites voitures avec de petites batteries. Pour des trajets longs comme vers la Côte d’Azur, ces véhicules sont insuffisants. Nous sommes pénalisés, alors même que nos autos peuvent être électriques et performantes." – Jens Puttfarcken, PDG Porsche France
Autre distorsion : le mix énergétique du pays de fabrication. La France, avec son énergie largement nucléaire, obtient un avantage par rapport à l’Allemagne ou à d’autres pays utilisant plus de charbon ou de gaz. Même le transport est pénalisant : un porte-voitures allemand peut être considéré comme plus polluant qu’un transport équivalent en France.
Aluminium vs acier : l’injustice du recyclage
L’utilisation de l’aluminium, pourtant plus léger et recyclable que l’acier, est pénalisée dans le calcul :
-
Produire de l’aluminium vierge consomme beaucoup d’énergie, certes.
-
Mais le recyclage de l’aluminium est 20 fois moins énergivore que la production initiale.
"Ne pas valoriser la recyclabilité de l’aluminium est un vrai contresens", explique Olivier Néel, responsable développement durable de Constellium. Les constructeurs qui l’utilisent pour réduire le poids et donc les émissions de CO2 sont donc pénalisés dans l’écoscore.
L’écoscore freine l’innovation et les flottes électriques
Cette complexité et ces biais créent un effet pervers :
-
Les véhicules lourds, performants ou conçus pour les longues distances sont pénalisés.
-
Les modèles importés sont désavantagés par rapport aux véhicules produits en France.
-
Les flottes professionnelles hésitent à passer à l’électrique si le véhicule n’est pas écoscoré, malgré ses performances environnementales réelles.
"Il faudrait que l’écoscore tienne davantage compte de l’intérêt réel pour la transition écologique, plutôt que de favoriser artificiellement certains modèles ou pays de production", souligne Vincent Salimon, PDG BMW France.
Conseils pour acheteurs et entreprises
Pour les particuliers et les flottes professionnelles qui souhaitent investir dans l’électrique :
-
Vérifiez l’écoscore avant tout achat si vous souhaitez bénéficier du bonus écologique ou des avantages en nature.
-
Priorisez la performance réelle et l’autonomie plutôt que la note uniquement. Un véhicule plus lourd et mieux équipé peut être plus utile sur le long terme.
-
Anticipez les flottes : certaines voitures non écoscorées peuvent coûter très cher pour les avantages en nature.
-
Comparez les constructeurs et l’origine des véhicules pour comprendre l’impact sur votre fiscalité ou vos coûts d’entreprise.
-
Restez attentif aux évolutions législatives et européennes : le "paquet automobile" européen attendu fin janvier 2026 pourrait corriger certaines incohérences et valoriser les véhicules produits localement et de manière durable.
Conclusion :
La France veut promouvoir l’électromobilité, mais les règles complexes de l’écoscore créent des distorsions qui freinent l’adoption des voitures électriques. Entre le poids des véhicules, l’origine des matériaux, le mix énergétique et le recyclage, certains modèles performants et durables se retrouvent désavantagés.
Pour les acheteurs et les flottes professionnelles, la clé est de comprendre les règles, anticiper les coûts et choisir un véhicule adapté à ses besoins, plutôt que de se fier uniquement à un score.
L’électrique est l’avenir, mais le système actuel montre que même la meilleure intention politique peut avoir des effets contre-productifs si elle n’est pas parfaitement calibrée.
